Etonnant : la Turquie a-t-elle des prétentions territoriales en Grèce?

On savait que la Turquie contestait la souveraineté de la Grèce sur certaines îles grecques.

Mais on n’en parlait pas.

Pour ceux qui auraient un doute sur l’actualité de ces revendications, le ministre des affaires étrangères turc Ahmet Davutoglu les confirme à nouveau en ce mois de février 2012, dans la réponse qu’il adresse à la question parlementaire d’un député turc, à propos de l’île de Farmakonisi. Une île habitée du Dodécanèse (elle compte environ 70 habitants, tous grecs) que les Turcs nomment « Eşek ».

Selon la réponse du ministre turc : « il existe une série de problèmes entre notre pays et la Grèce concernant l’appartenance de certaines îles et rochers de la mer Egée. Nous essayons de résoudre tous ces problèmes par le dialogue. Notre pays souhaite trouver des solutions permanentes en faisant attention à nos droits fondamentaux et à nos intérêts. » (traduction libre via les sources turques : http://www.haberturk.com/polemik/haber/717837-esek-adasi-bizim-mi ).

Du langage diplomatique mais qui remet clairement en cause la souveraineté grecque « sur certaines îles » (et donc pas seulement sur l’île de Farmakonisi – photo de gauche). Le député turc Akçay quant à lui parle d’une « occupation par la Grèce » de cette île (!) qui selon lui aurait toujours appartenu à l’empire ottoman et à la Turquie et « d’une situation que nous ne saurions accepter ».

De son côté la Grèce a toujours considéré que son territoire national n’était pas quelque chose de négociable.

Un incident impossible?

A ceux qui croient qu’un incident est impossible, il faut rappeler qu’en 1996, des commandos turcs avaient été envoyés aux abords de l’île grecque d’Imia (une île inhabitée que les Turcs appellent Kardak), après qu’une équipe de journalistes turcs aient ôté le drapeau grec qui y flottait pour le remplacer par un drapeau turc (le 25 janvier 1996). Les deux pays avaient envoyé sur place des forces navales et aériennes, tandis qu’un hélicoptère grec se crashait aux abords de l’île dans des circonstances mal élucidées, causant la mort de trois militaires grecs. La Turquie a élaboré la théorie dite « des zones grises » concernant les îles grecques dont elle conteste la souveraineté.

Ces îles appartiennent au complexe du Dodécanèse, un ensemble d’îles qui ont été cédées par l’Italie à la Grèce après la 2e guerre mondiale au cours de laquelle l’Italie avait occupé la Grèce (traité de Paris, 1947). Ces îles étaient majoritairement peuplées de Grecs.

Récemment des chasseurs-bombardiers F-16 de l’armée de l’air turque ont survolé l’île d’Agathonisi à 1000m au dessus des habitations. Mais elle se livre régulièrement à ce type de manoeuvres au dessus des îles grecques, pour contester également la souveraineté grecque ou le contrôle grec d’une partie de l’espace aérien.

La Turquie encourage également un mouvement autonomiste de la minorité musulmane de Thrace grecque. A l’heure où l’état grec aura de plus en plus de mal à parler d’une voix forte, certains Grecs craignent d’y voir un nouveau Kosovo.

Enfin, une déclaration solennelle de la Grande Assemblée Nationale turque de 1996 dite « loi du casus belli », prévoit également que la Turquie considérera comme un acte de guerre la délimitation de l’espace maritime grec à 12 miles nautiques (en effet selon le Droit maritime international, un pays peut étendre son espace maritime à 12 miles nautiques et à la ligne médiane lorsque les deux cotes sont trop proches – un lien intéressant sur la question après la crise d’Imia : http://www.revues-plurielles.org/_uploads/pdf/9_23_11.pdf). La Turquie demande aussi que ces îles soient démilitarisées, ce à quoi la Grèce se refuse en raison, entre autres, des revendications turques et parce qu’elle estime que la question de la démilitarisation ne concernait que des arrangements entre elle et l’Italie sans rapport avec la Turquie. La Turquie a également créé une unité pour agir en mer Egée, « l’armée d’Egée »…

L’avenir

Il est bien connu que la Turquie est confrontée à un problème d’exiguïté de son territoire qui n’est que de 783.562 km2 (2,5 fois la France). La question est de savoir si les voisins de la Grèce vont profiter de la crise pour arracher quelques morceaux au faible état grec, par pressions et argumentaire pseudo-juridique interposés.

Pas sûr : désormais la Grèce doit tellement aux pays de la zone euro (qui eux-mêmes ont emprunté aux Banques pour cela), que paradoxalement la crise pourrait donc « protéger » davantage la Grèce contre ce type de provocations. Le but de ces dernières semble être d’effrayer les politiciens grecs pour obtenir des concessions sur la question de l’exploitation de la zone économique exclusive grecque en mer Egée et en mer méditerranée.

En outre les militaires turcs accusés par le gouvernement Erdogan d’avoir voulu proclamer la loi martiale via une provocation militaire contre la Grèce en 2003 (plan Balyoz) sont en détention provisoire à Istanbul où ils attendent leur jugement.

Mais l’heure de vérité viendra quand la Grèce posera officiellement la question de la zone économique exclusive (ZEE) entre elle et la Turquie…

En effet pour la Turquie, la ZEE grecque ne doit pas tenir compte de certaines îles grecques comme Ro ou Kastellorizo, ce qui aurait pour effet de réduire de moitié la ZEE dans la zone comprise entre la Crète et Chypre (image de gauche, sur les zones économiques exclusives selon le journal chypriote Simerini : en haut avec les ZEE entourées de blanc, la carte prenant en compte Kastellorizo pour délimiter la ZEE grecque; en bas, avec les trais rouges, ce que souhaite la Turquie)

Mise à jour du 12/03/2012:

Dans une interview au magazine américain « Proceedings » dépendant du US Naval institute, l’amiral turc Murat Bilgel a fait savoir que la Turquie souhaitait se doter  d’un porte-avions et d’avions à décollage court ou vertical (source turque; source grecque; consultation du magazine, pages 28 et 29 du magazine)

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4 commentaires pour Etonnant : la Turquie a-t-elle des prétentions territoriales en Grèce?

  1. de B. dit :

    Je vois que la Turquie « souffre de l’exiguïté de son territoire » ! Ah, l' »espace vital », vieille revendication allemande d’avant 1914 et reprise par un certain Adolf ! Ainsi, les Turcs, non contents d’avoir OCCUPé l’Arménie, l’Empire grec et sa capitale Constantinople et le Kurdistan en massacrant le maximum de leurs habitants pour chasser les autres, revendiquent encore quelques îles GRECQUES ! Ca ne leur suffit pas encore d’OCCUPER en partie Chypre. Ils ne reconnaissent même pas la souveraineté de ce membre de l’Union Européenne dans laquelle ils prétendent entrer, et cela dure depuis 39 ans sans qu’on en parle jamais, alors qu’on nous rebat tous les jours les oreilles de la Palestine. S’ils considèrent que dans chaque endroit où il y a des Turcs, il faut que l’armée turque l’occupe, alors ils vont bientôt occuper aussi l’Allemagne, non ?

    • europegrece dit :

      Bonjour
      Disons qu’en ce moment la Turquie appuie ces revendications sur des arguments pseudo-juridiques.
      Elle semble vouloir faire pression mais pas aller jusqu’à la confrontation armée directe comme à Chypre.
      Pour l’instant il existe de fragiles équilibres liés à la politique américaine, qui fait que la Turquie ne peut pas s’en prendre à la Grèce comme elle a pu s’en prendre à Chypre.
      Nous sommes à une autre époque. Mais bon, cela reste à mon avis des équilibres relativement fragiles. C’est pourquoi la Grèce a toujours voulu avoir une « assurance vie » à savoir des forces armées relativement puissantes; et qui avec la crise, le sont de moins en moins voire plus du tout.

  2. Ping : Un point de vue grec sur la crise turque. | europegrece

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