L’origine des Turcs de Turquie: l’ombre des conquis grecs et arméniens.

A titre préliminaire, précisons que le texte qui suit n’a pas pour objet de heurter l’identité de quiconque. L’identité d’un peuple n’est pas déterminée par son origine biologique ou la « pureté » de son sang (comme si le « sang mêlé » pouvait être impur…) mais par sa culture et par la perception qu’il en a; par le lien intime qu’il entretient avec elle.

9789601425634On dit que l’histoire est écrite par les vainqueurs.

Elle est en tout cas plus souvent écrite par les conquérants (ou ceux qui s’en réclament), que par les conquis ; par les envahisseurs (ou ceux qui s’en réclament), plutôt que par les populations envahies. On oublie souvent le rôle joué par les peuples conquis dans la culture des empires, mais aussi, dans la composition de leur population…

A ce sujet, l’écrivain turc Ahmet Altan a jeté un pavé dans la mare dans un article intitulé « Ascendance », paru dans les colonnes du journal turc « Taraf », le 28 novembre 2012.

Ahmet Altan ironise sur la version officielle de l’histoire turque, selon laquelle les Turcs de Turquie viendraient des conquérants turcs d’Asie centrale, qui ont envahi ce que nous appelons aujourd’hui la Turquie à la fin du 11ème siècle de notre ère. « Combien de Turcs sont venus en Anatolie avec Alp Arslan ? » s’interroge-t-il. Et d’énumérer les populations qui vivaient alors en Anatolie avant l’arrivée des conquérants turcs: Grecs (« Rumların »*), Arméniens, Kurdes. « Comment se fait-il alors que nos « ancêtres » soient seulement les Turcs et les musulmans? », poursuit-il.

Selon l’écrivain turc, les Turcs devraient donc revoir leur perception de leurs origines, de leur histoire et de leur culture.

Il ne s’agit pas d’une élucubration de romancier.

Selon une étude publiée dans le American Journal of Physical Anthropology, les Turcs d’Anatolie (partie asiatique de la Turquie) n’ont que 13% de gênes originaires des populations venues d’Asie centrale – American Journal of Physical Anthropology, Volume 136, Issue 1, pages 11–18, May 2008, Ceren Caner Berkman, Havva Dinc, Ceran Sekeryapan, Inci Togan.

Selon cette étude, les langues des régions que nous nommons « la Turquie » (qui étaient surtout le grec et l’arménien) furent graduellement remplacées par le turc après l’invasion de l’Anatolie par les groupes nomades turcs originaires d’Asie centrale.

Selon cette analyse les Turcs de Turquie ne viennent donc pas, majoritairement, des conquérants turcs, mais au contraire, des populations chrétiennes soumises, ou du moins, d’une partie importante de ces populations, celle qui s’est ralliée au conquérant turc, et qui a adopté sa langue et sa religion jusqu’à oublier son identité grecque, arménienne et chrétienne. Entre le 11ème siècle et le 16ème siècle, l’Anatolie passera, de majoritairement grécophone, arménophone et chrétienne, à majoritairement turcophone et musulmane.

Jusqu’à présent, le grand public amateur d’histoire avait seulement entendu parler des jeunes esclaves chrétiens de 7 à 20 ans (Grecs, Slaves, Albanais notamment), enlevés à leurs parents, convertis de force à l’islam (et fournissant en hommes soumis et dévoués l’armée des janissaires et l’administration ottomane); ou de certaines populations de grécophones musulmans qui vivaient en Grèce; ou encore de l’interdiction de l’apostasie sous l’empire ottoman, c’est à dire l’interdiction pour un musulman de se convertir au christianisme sous peine de mort, ce qui empêchait que les populations turco-musulmanes issues de l’envahisseur n’intègrent les communautés chrétiennes.

Mais le phénomène massif d’islamisation-turcisation des groupes ethno-linguistiques chrétiens, grecs et arméniens d’Anatolie (Turquie d’Asie) qui s’est déroulé sur cinq siècles, est plus rarement évoqué.

Il faut rappeler qu’en 1071 après Jésus-Christ, les Turcs seldjoukides originaires d’Asie centrale (entre l’Amou-Daria et le Syr-Daria, aux confins de l’Ouzbekistan et du Kazakhstzan, où la langue turque se parle encore comme dans toute l’Asie centrale, jusqu’à l’Ouest de la Chine)  remportent la bataille de Menzikert et amorcent l’installation des Turcs dans la région.

Les vainqueurs ont écrit que les ancêtres des Turcs de Turquie seraient ces guerriers fiers et dominateurs qui via les Turcs seldjoukides, puis l’Empire ottoman, se sont progressivement emparés de l’Empire byzantin. Malgré les bouleversements entraînés par ces invasions (exode de populations, bouleversement linguistique), les choses ne se seraient donc pas tout à fait produites ainsi…

Le phénomène historique de turcisation-islamisation de ces populations est complexe et provoque un regain d’intérêt en Grèce.

De nombreux ouvrages mentionnent cette problématique, le plus souvent sur le plan local (sur les Grecs du Pont notamment). Une étude particulièrement remarquée est celle de Frangoulis Frankos, diplômé d’histoire mais aussi ancien chef d’état-major de l’armée grecque. Paru en 2012, son livre intitulé « Quelle Turquie, quels Turcs ? » (« Ποια Τουρκία, ποιοι Τούρκοι; »), se présente sous la forme d’un ensemble touffu de notes renvoyant à quantité de sources (sa bibliographie constitue un vrai trésor pour tout intéressé).

Nous y reviendrons peut-être en complétant ce billet dans une seconde partie et en abordant la question du processus de conquête, du statut des populations restées chrétiennes (le statut de « zhimmi » en turc, de l’arabe « dhimmi ») et des crypto-chrétiens (les « chrétiens cachés ») dont l’existence fut révélée après les réformes ottomanes de la deuxième partie du 19ème siècle, avant d’être à nouveau étouffée.

En Turquie aussi, cette question suscite l’intérêt de certains intellectuels. A ce propos, le film « Yüregine sor » du réalisateur turc Yusuf Kurçenli aborde justement le thème des turco-musulmans d’origine grecque et chrétienne sous l’angle du crypto-christianisme. Le réalisateur décédé en 2012 était justement originaire du Pont (nord est de la Turquie), une région où le phénomène crypto-chrétien fut le plus largement révélé; la presse turque présentait ce film comme la plus autobiographique de ses oeuvres

_____

* note sur le terme « Rumların » utilisé en turc dans l’article de  Ahmet Altan pour désigner les Grecs:

Avant l’arrivée des Turcs, la région que nous appelons aujourd’hui la Turquie d’Asie faisait principalement partie de l’Empire romain d’Orient (que nous appelons à tort « l’Empire byzantin » alors que les « Byzantins » ne se sont jamais appelés ainsi).

Y vivaient alors, des populations dont la langue maternelle était surtout le grec, l’arménien, le kurde et même, au sud, l’araméen (pour l’essentiel, les populations grecques vivant en Asie mineure étaient les descendants de populations égéennes et méditerranéennes, à savoir de populations de langue grecque présentes depuis l’antiquité – Ioniens, Doriens, Eoliens – et d’autres populations locales parlant le plus souvent une langue indo-européenne tels les Phrygiens et les Cariens, qui progressivement avaient  totalement fusionné avec l’élément grec, absorbées dès l’antiquité).

En plus de la langue propre à chaque population de l’Empire byzantin et des dialectes grecs locaux parlés par les populations grecques, une forme plus élaborée de grec servait de langue administrative commune, et une forme de grec standardisé servait de langue vernaculaire aux différents  groupes ethno-linguistiques qui conservaient néanmoins leur langue d’origine (dialectes locaux grecs, arméniens, néo-araméen et autres); le christianisme orthodoxe y était majoritaire, et la plupart des populations qui s’y rattachaient y étaient désignées sous le terme de « Romains » y compris les Grecs.  En effet leur nom « d’Hellènes » était alors rejeté par les cercles ecclésiastiques: ceux-ci faisaient une lecture littérale voire « radicale » de certains textes judéo-chrétiens où le terme « Hellène » était assimilé au terme « païen »ce qui en marginalisa l’usage jusqu’au 19ème siècle. Dans ce contexte « Romain » ne signifie pas « latin » mais désigne ceux que nous appelons les « Byzantins. » En France, au Moyen Age, les « Byzantins » étaient désignés sous le terme « Grecs. »

En turc, le terme Grec/Hellène est traduit par « Yunan » tandis que le terme « Romain », dans le contexte de « l’Empire byzantin », est traduit par « Rum » et est encore souvent utilisé.

Cependant les Turcs ont tendance à réserver l’usage du terme « Rum » aux Grecs, et pas aux autres populations héritières de « l’Empire byzantin » (les Arméniens par exemple).

On peut observer que les Grecs, sont le seul peuple à réunir, encore aujourd’hui, toutes les caractéristiques culturelles du monde « byzantin » c’est à dire à la fois la langue, la foi, l’architecture et l’esthétique de l’Empire romain d’Orient, là où d’autres peuples qui ont fait partie de cet empire s’en différencient, qui par l’esthétique propre qu’ils ont développée (cf l’architecture arménienne ou georgienne), qui par la langue (Bulgares, Arméniens, Georgiens, Albanais) qui par la foi (la majorité des Albanais sont musulmans pour leur plus grande part après avoir adopté la foi du conquérant turc).

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Panos Kamménos, le meilleur ami grec d’Israël.

thDans un précédent billet nous tentions de décortiquer la rumeur selon laquelle Panos Kamménos, leader des Grecs indépendants et ministre de la défense grec,  serait antisémite, suite à sa gaffe sur le degré d’imposition des différents cultes en Grèce.

Nous indiquions qu’au sein de la coalition gouvernementale menée par Syriza, Kamménos était la garantie du maintien de la nouvelle alliance entre la Grèce et Israël.

Surprise, le journal israélien Arutz Sheva, après avoir lui aussi relayé l’image d’un Kamménos antisémite, a mené son enquête dans un article de mars 2015 et ses conclusions sont proches des nôtres.

Le journal cite notamment un chercheur, ancien ambassadeur israélien qui confirme que la crainte de voir l’aile anti-israélienne (pro-palestinienne) de Syriza remettre en cause l’alliance gréco-israélienne  a été atténuée grâce à l’alliance de Syriza avec les Grecs indépendants, leur leader s’étant toujours comporté en ami d’Israël:

« Thanks to the inclusion of the right-wing ANEL party in the coalition, whatever fear people have had Syriza might roll back ties with Jerusalem has been alleviated. »

« “Kammenos himself is well known to us. Kammenos has always been friendly with us (Israel), especially some years ago when he was a Deputy Minister for Shipping when we had some problems in that area.” »

Picture 1Si nous étions complotiste (ce que nous ne sommes pas) la question que nous poserions serait la suivante : sachant à quel point l’alliance entre la Grèce, Chypre et Israël modifie la donne dans la région, qui donc en Grèce, ou ailleurs, a intérêt à favoriser la politique du pire en diabolisant l’un des piliers de l’alliance gréco-israélienne au sein du gouvernement grec?

Espérons que la presse française se montrera désormais plus nuancée envers Kamménos.

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Les Grecs menacent de faire Fort Alamo

Source de la photo : http://www.panoramio.com/photo/115799050

Koungui. Montagnes d’Epire. Source de la photo : http://www.panoramio.com/photo/115799050

« Si nous n’obtenons pas ce que nous voulons et ce à quoi nous avons droit de l’Eurozone, nous allons faire Koungui. »

Tels sont les mots de Panos Kamménos, ministre de la défense grec, dirigeant des Grecs indépendants le 18 février 2015 en pleine négociation du ministre des finances Yanis Varoufakis avec ses homologues européens.

Autrement dit, Fort Alamo version Hollywood (dans le film réalisé par John Wayne en 1960, celui-ci incarnant Davy Crockett se fait sauter avec les munitions dans la chapelle du fort pour ne pas tomber entre les mains des Mexicains): le 13 décembre 1803, dans les montagnes perdues de l’Epire, le moine Samuel et quatre autres combattants grecs en lutte contre ceux qu’ils appelaient les  « Turcalbanais » (ie Albanais musulmans) d’Ali Pacha de Tépéléni, préféreront se faire sauter dans l’église de Sainte Paraskévi sur la colline de Koungui près de Souli, avec toutes leurs munitions plutôt que de se rendre, emportant leurs adversaires dans la mort.

Kamménos reprend les termes qui se diffusent depuis quelques jours sur la blogosphère grecque: faire une dernière sortie  et « faire Koungui »…

Le 11 janvier 2015, Vénizélos, le socialiste allié au Premier ministre centre-droit Samaras dans le précédent gouvernement grec, avait déjà annoncé que si SYRIZA gagnait les élections, la Grèce « pourrait devenir un nouveau Koungui et tous les Européens viendraient déposer des gerbes [de fleurs] à son mémorial. »

A ne pas sous-estimer.

Beaucoup de Grecs éprouvent une certaine fascination, pour ces épisodes de leur histoire où, seuls contre les plus puissants, certains de leurs ancêtres ont préféré la mort au déshonneur…

A propos, il existe une controverse sur le rôle joué par Davy Crockett à Fort Alamo : contrairement au film, le vrai Davy Crockett se serait rendu avant d’être abattu par les Mexicains.

Il aurait donc eu « et la mort, et le déshonneur. »

Reste à voir si Tsipras, Varoufakis et Kamménos incarneront le Davy Crockett du film, ou l’autre…

Et si « le Mexicain » aka Wolfgang Schäuble ira lui aussi jusqu’au bout. Passionnant.

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