Les « Phalangistes » grecs: retour sur la Grèce de Métaxas.

Le symbole de l'EON: la double-hache crétoise.

Le symbole de l’EON: la double-hache crétoise.

A l’heure où certains évoquent le « retour aux années 1930 » qui frapperait les pays en crise, peu d’observateurs reviennent sur ce qu’elles furent pour la Grèce.

Nous avons choisi de le faire, sous le prisme peu connu des « Phalangistes » grecs.

Le terme « Phalangistes » désignait les membres des bataillons (« tagmata ») de « l’EON », « l’Organisation nationale de jeunesse »  du « Régime du 4 août » du Dictateur Métaxas, créée en 1936 et dissoute en avril 1941.

La Grèce de Métaxas demeurait officiellement une monarchie, mais son premier ministre s’était fait attribuer les pleins pouvoirs par décret royal, le 4 août 1936, sur fond d’agitation communiste et syndicale, et d’instabilité politique (aux élections de 1936 qui se déroulèrent à la proportionnelle intégrale, les deux principaux partis de gouvernement venaient de totaliser chacun 143 et 141 sièges au Parlement, mais se montraient incapables de former un gouvernement stable et de faire face à la crise économique et sociale frappant le pays, tandis que les communistes obtenaient 15 sièges).

Métaxas salué par des Phalangistes de l'EON.

Des membres de l’EON effectuant le salut phalangiste. Au centre, Métaxas.

Métaxas écrira dans son « journal » (« Ημερολόγιο » page 553) :

« Le 4 août la Grèce est devenue un Etat anticommuniste, un Etat antiparlementaire, un Etat totalitaire. Un Etat dont la base est agricole et travailleuse et donc, un Etat anti-ploutocratique. Il n’y avait pas, bien-sûr, de parti particulier pour gouverner. Mais le parti était le peuple tout entier, à l’exception des incorrigibles communistes et des réactionnaires des anciens partis. »

Le principe de gouvernement de Métaxas n’était donc pas fondé sur l’idée d’un parti  unique de masse, contrairement aux régimes de Mussolini ou de Hitler, mais sur l’absence pure et simple de parti politique.

« L’EON » était la seule véritable organisation de masse, destinée à « former » idéologiquement la jeunesse, et à la préparer à la guerre d’un point de vue physique et mental.

L'homme de la photo, bras tendu, ne fait pas partie des jeunesses hitlériennes, ni de l'Opera Nazionale Balilla (les jeunesses fascistes italiennes, de Mussolini, à ne pas confondre avec les pâtes Barilla). C'est un membre de l'EON, "l'Organisation grecque de jeunesse" mise en place par le "Régime du 4 août" du dictateur Métaxas. Ce même Métaxas et, après son décès le 29 janvier 1941, son fidèle successeur Koryzis, combattront contre l'Italie fasciste, puis contre l'Allemagne nazie.

L’homme de la photo, bras tendu, ne fait pas partie des jeunesses hitlériennes, ni de l’Opera Nazionale Balilla (les jeunesses fascistes italiennes, de Mussolini, à ne pas confondre avec les pâtes Barilla). C’est un membre de l’EON, « l’Organisation nationale de jeunesse » mise en place par le « Régime du 4 août » du dictateur Métaxas, effectuant la salut des Phalangistes. L’esthétique du régime rappelle celle des autres régimes autoritaires des années 1930. Mais ce même Métaxas et, après son décès le 29 janvier 1941, son fidèle successeur Koryzis, combattront contre l’Italie fasciste, puis contre l’Allemagne nazie, en raison des revendications territoriales des puissances de l’Axe et de leurs alliés bulgares visant la Grèce.

Les spécialistes s’opposent sur la question de savoir si le Régime du 4 août était un « simple » régime autoritaire (dictatorial) influencé par l’esthétique fascisante des années 1930, ou un régime véritablement fasciste. Ce n’est pas une spécificité grecque. Les mêmes interrogations se posent, par exemple, pour l’Espagne de Franco. Nous n’entrerons pas dans ce débat complexe de spécialistes, qui a trait à la définition même, difficile et changeante, du fascisme.

L’idéologie de Métaxas empruntait à certaines idéologies à la mode en les accommodant « à la sauce grecque. » Cela le rendait proche, notamment, du régime du dictateur portugais Salazar.

Dans ses « Cahiers de réflexion », voici ce que Métaxas n’hésitait pas à écrire contre la démocratie parlementaire, au nom de la défense du peuple contre le « capitalisme »:

« La Démocratie est l’enfant unique et pur du capitalisme, et son organe qui impose sa volonté en la faisant passer pour volonté populaire.
(…) Le capitalisme, pour accumuler des capitaux entre les mains qui le représentent et transformer tout le monde en ses esclaves – mais des esclaves qui se croiront libres – a besoin de la liberté de l’économie, et que l’intervention de l’état dans l’économie de la société soit limitée. Et s’il a tout de même besoin d’une petite intervention de temps à autres, il faut encore que la machine de l’état se trouve entre ses mains pour que l’intervention soit le moins étendue possible, qu’elle soit toujours à son avantage.
Les états où domine l’économie dirigée, quand bien même seraient-ils démocratiques – nous entendons par là, ceux qui recherchent le véritable intérêt général du peuple – ne sont pas de l’intérêt du capitalisme. Car dans ces pays l’exploitation de l’ensemble du peuple par les représentants du capitalisme n’est pas possible. Encore moins quand ces états sont totalitaires. Car là le capitalisme ne peut pas avoir la presse entre ses mains, ni diriger l’opinion publique dans son intérêt, ni renverser ce qui n’est pas de son intérêt avec des manoeuvres de partis, ni devenir maître de la machine étatique avec des élections. »

Métaxas lors d'un rassemblement de Phalangistes.

Métaxas lors d’un rassemblement de Phalangistes.

Contre ce régime, l’histoire retiendra : la censure, le contrôle (étatisation) du mouvement syndical,  l’anticommunisme radical, les méthodes autoritaires à l’encontre des opposants (législation autorisant l’arrestation et l’exil des opposants, notamment communistes, usage répandu de la violence à l’encontre des suspects, cas de meurtres déguisés en suicide), la politique culturelle simpliste et monolithique, visant notamment à effacer les accents orientaux (perçus systématiquement, à tort, comme turcs) de la culture des réfugiés grecs d’Asie mineure. A son crédit : mesures sociales (parfois élaborées par de précédents gouvernements mais mises en place par Métaxas), efforts d’industrialisation, politique de paix avec la Turquie (soulevant l’indignation silencieuse des réfugiés grecs d’Asie mineure, comme lorsqu’il baptisera « rue Atatürk » la rue de Thessalonique où se situe la maison présumée de Mustafa Kemal), absence de lois raciales à l’allemande, préparation militaire efficace du pays en vue de l’invasion germano-italienne (malgré des moyens limités).

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Couverture du magazine « I neolaia ».

Pour qui voudrait en savoir plus, nous invitons nos lecteurs hellénophones, à consulter le magazine « I Néolaia » (Η Νεολαία / « La Jeunesse »), la revue de l’EON, qui mieux que n’importe quel analyste permet de comprendre directement l’esprit que le régime tentait d’insuffler à la jeunesse grecque. Les lecteurs francophones pourront en consulter les photographies, assez parlantes (après avoir cliqué sur chaque couverture): http://ioannismetaxas.gr/Periodiko_Neolaia.html  (archives mises en ligne par une descendante de Métaxas).

Les valeurs économiques et sociales défendues par le régime de Métaxas au travers du magazine « Néolaia » pourraient être définies comme celles de la petite bourgeoisie grecque de l’époque. Un article de « Néolaia » sur les « Sokols » (mouvement de jeunesse slave, nationaliste et sportif, né en terre tchèque et qui s’est répandu dans de nombreux pays slaves) trahit certaines sources d’inspiration du régime. Pour le reste, des extraits de l’Antigone de Sophocle côtoient les conseils ménagers pour les jeunes filles et les textes sur la guerre d’indépendance grecque… L’ensemble est assez hétéroclite.

Eléments féminins de l'EON.

Eléments féminins de l’EON.

Le politologue grec Georges Contogeorgis, auteur d’une complexe mais excellente « Histoire de la Grèce« , estime cependant que Métaxas ne put jamais mettre en oeuvre dans sa totalité l’idéologie du régime. Forcé de composer avec le Roi, il manquait également de méchanismes de contrôle idéologique des masses, à l’exception de l’EON.

Les paradoxes du régime du 4 août

A priori, l’attitude du régime du 4 août pendant la deuxième guerre mondiale peut paraître paradoxale.

Le 28 octobre 1940, Métaxas, reçoit l’ambassadeur de l’Italie fasciste. Celui-ci est venu lui demander d’ouvrir les frontières grecques à l’armée italienne.

La réponse de Métaxas est toujours célébrée aujourd’hui : « Alors, c’est la guerre » (en français dans le texte, la langue des vieux diplomates de l’époque).

Ce fut le « Non » de la Grèce à l’Italie de Mussolini, toujours commémoré, tous les 28 octobre, deuxième fête nationale de la Grèce avec celle du 25 mars.

Pourquoi ce « Non » du Régime du 4 août à l’Italie fasciste puis à l’Allemagne nazie ?

La Grèce de Métaxas n’avait pas vraiment le choix.

Les alliés de l’Allemagne, Italie et Bulgarie, avaient des revendications territoriales sur le nord de la Grèce et sur certaines îles.

Dans un entretien à la presse grecque, peu après l’ultimatum italien, Métaxas expliquait qu’il avait tout fait pour éviter la guerre, qu’il estimait que l’Allemagne la perdrait, que les contreparties territoriales demandées par les puissances de l’Axe à la Grèce en échange de la paix étaient insupportables, et qu’il fallait donc livrer la guerre, aux côtés du Royaume-Uni.

Les rivalités entre nations et les intérêts géopolitiques s’affrontaient au-delà de la théorie et de l’idéologie.

Le 28 octobre 1940, ce n’est donc pas l’affrontement entre la Grèce et l’idéologie fasciste italienne, mais l’affrontement plus classique entre un pays agresseur et un pays agressé, deux pays aux idéologies nationalistes en apparence assez proches (si l’on excepte l’impérialisme colonial italien, qui n’avait rien d’équivalent dans la Grèce de Métaxas), mais en réalité adversaires.

Soldats grecs dans les montages du nord de la Grèce.

Soldats grecs dans les montagnes du nord de la Grèce.

Malgré les importants succès de l’armée grecque face à l’armée italienne, la Grèce ne parviendra pas à stopper les forces allemandes, venues à la rescousse des Italiens. La Grèce avait combattu presque seule. Le Royaume-Uni, trop occupé en Afrique du Nord, n’apportera d’abord qu’une aide symbolique, via l’envoi de quelques unités de la Royal Air Force en novembre 1940, soit après les premiers succès de l’armée grecque contre l’armée italienne. Le 17 novembre 1940, Métaxas proposera aux britanniques de mener  une opération terrestre conjointe depuis le sud de l’Albanie. Les Britanniques refuseront et ne proposeront que l’envoi d’un nombre limité d’unités terrestres, ce que les Grecs rejetteront au motif qu’elles seraient trop peu nombreuses pour être d’une quelconque utilité, et que cela ne ferait au contraire qu’accélérer l’intervention allemande.  Après l’apparition des troupes allemandes en Roumanie et la mobilisation de l’armée bulgare en vue de l’attaque allemande contre la Grèce, les Britanniques accepteront finalement d’envoyer 62.000 hommes  (notamment Britanniques, Australiens et Néo-Zélandais), entre le 2 mars et le 24 avril 1941, trop tard et trop peu pour stopper l’attaque allemande qui avait débuté le 6 avril, face à une armée grecque tout de même  affaiblie par l’invasion italienne.

Le sacrifice des soldats de l’armée grecque ne permettra pas d’empêcher l’occupation du pays, après le succès de l’attaque allemande. Le successeur de Métaxas se suicidera. Ce sera la fin du « Régime du 4 août » et de l’EON. Les Allemands se répartiront le territoire grec avec leurs alliés italiens et bulgares, en créant trois zones d’occupation (allemande, italienne, bulgare). Les méthodes les plus brutales seront le fait des Allemands et des Bulgares, mais les Italiens ne seront pas toujours en reste, employant notamment la torture pour arracher des aveux aux résistants arrêtés.

Enfants grecs souffrant de la faim. Deuxième guerre mondiale;

Enfants grecs souffrant de la faim. Deuxième guerre mondiale.

On estime que 300.000 Grecs sont morts de faim sous les privations, en raison notamment des réquisitions allemandes, dans ce que les Grecs nomment « la Grande Famine » (ο μεγάλος λιμός). La communauté juive de Thessalonique sera exterminée par l’occupant allemand.

Dès 1944, la guerre civile succédera à ce terrible épisode de l’histoire grecque, exacerbant plus que jamais la haine entre communistes et anti-communistes, y compris entre anciens résistants.

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