Thrace grecque : un monde à l’envers (comparatif entre la minorité grecque d’Istanbul et la minorité musulmane de Thrace – Pomaques, Tziganes, Turcs).

evroscarte1La Thrace grecque est une région frontalière de la Turquie, au nord-est de la Grèce, où des citoyens grecs de confession chrétienne côtoient les citoyens grecs de confession musulmane de la minorité musulmane de Thrace estimée à 150.000 personnes (une minorité sans lien avec l’immigration musulmane récente en Grèce).

C’est par là que passent les immigrés clandestins rêvant d’Europe et c’est un peu, un monde à l’envers :

Discrimination positive

Les Grecs de confession chrétienne vivant en Thrace, s’estiment victimes de discrimination et s’insurgent contre la loi sur le « Nouveau règlement relatif à la construction », votée en mars 2012.

Cette loi impose une taxe à tous ceux qui ont construit sans permis de construire un bien immobilier, mais prévoit une exception… pour les Musulmans de Thrace.

Ceux-ci bénéficient d’une réduction de 80% de cette taxe, dont ils n’auront donc à payer que le cinquième (source : http://news.kathimerini.gr/4dcgi/_w_articles_ell_2_30/03/2012_477389; le texte, article 47 : http://justar-lawblog.blogspot.fr/2012/04/blog-post_11.html ).

A l’inverse, les populations non musulmanes de Thrace, qui sont pourtant soumises aux mêmes difficultés économiques que leurs voisins de pallier ou de quartier musulmans, devront la payer à 100%…

Comment expliquer une loi aussi ubuesque?

C’est que sous la pression turque, et sous prétexte de respecter les droits de l’homme et de ne pas être accusé de nationalisme, l’état grec a démissionné de la Thrace grecque.

Par ailleurs à notre connaissance, les réformes fiscales touchant l’église n’ont pas touché à ce jour les institutions musulmanes de Thrace qui ne paient aucun impôt.

 « Turcs » malgré eux…

Dernier exemple ubuesque : une grand partie des musulmans de Thrace ne sont pas Turcs, mais Tziganes ou encore issus de l’ethnie pomaque; pourtant par peur de froisser la Turquie, l’état grec finance l’enseignement en langue turque à l’attention de tous les jeunes musulmans de Thrace sans distinction; des professeurs grecs de langue grecque sont ainsi contraints d’apprendre le turc pour enseigner à des Pomaques (qui suivent donc une instruction bilingue grec/turc)…

A gauche : la couverture d’un abécédaire en langue pomaque, téléchargeable ici : http://zagalisa.gr/vivlia/POMAKIKOANAGNOSTIKO.zip.

Sur son site internet, le journal « Zagalisa », publié par l’institut des études pomaques, s’insurge contre cette turquisation forcée et met en avant l’attachement des Pomaques à leur citoyenneté grecque et à leur identité traditionnelle pomaque. Son site internet :http://www.zagalisa.gr http://www.zagalisa.gr/content/lithoksooy-blepei-mono-toyrkoys-enas-yperaspistis-ton%E2%80%A6anthropinon-dikaiomaton. Ils trouvent des racines historiques à leur hostilité à cette « turquisation », via la lutte d’un Imam pomaque, que les Turcs appelaient « Giaour Imam » (c’est à dire « l’Imam infidèle »), allié au Tcherkesse Ahmet Anzavour contre les troupes kémalistes en 1920 (http://zagalisa.gr/content/i-epanastasi-ton-pomakon-kata-ton-kemaliston-o-pomakos-iroas-%C2%ABgkiaoyr-imam%C2%BB-16-febroyarioy-1).

En parallèle, d’autres membres de la minorité se considérant, eux, comme Turcs, appliquent en Thrace la politique de turquisation culturelle voulue par la Turquie, voire expriment des revendications autonomistes, illustrées par un drapeau spécifique (à gauche). Ce qui fait craindre aux Grecs que la Thrace soit à la Grèce ce que le Kosovo fut à la Serbie : un morceau de territoire potentiellement perdu.

La loi islamique en Grèce…

Un autre exemple : au nom du strict respect des droits reconnus à la minorité musulmane par le traité de Lausanne signé entre la Grèce et la Turquie, la Grèce reconnaît encore aux trois muftis de Thrace compétence pour traiter les affaires familiales de la minorité musulmane sur la base de la loi islamique, la Shariah. Celle-ci est généralement appliquée avec une certaine souplesse mais a déjà conduit dans le passé à des situation choquantes, comme le mariage d’une enfant de 11 ans, annulé par un tribunal allemand de Dusserldolf en 2005, lorsque la jeune mariée s’est établie en Allemagne (nous avons retrouvé trace de la dépêche AFP de l’époque ici : http://fr.soc.politique.narkive.com/nOYQjjvS/mariee-a-11-ans-a-son-violeur-ca-se-passe-en-grece). Le traité de Lausanne donnait à cette minorité le droit d’être régie par le droit applicable à l’époque ottomane en matière familiale… Et l’état grec n’a pas encore osé remettre en cause ce principe alors même qu’en Turquie, en 1926, la loi islamique fut abolie, sans pour autant que le traité de Lausanne ne soit « actualisé ».

L’abolition de cette pratique a été annoncée récemment en 2011 (http://www.xanthipress.gr/eidiseis/politiki/8962-saria-katargisi-ellines-mousoulmanoi.html) mais il semble que cette annonce n’ait pas encore été suivie d’effets; certains membres de la communauté musulmane y sont favorables tandis que d’autres s’y opposent au motif que cette loi constituerait désormais un droit coutumier (http://www.komotinipress.gr/eidiseis/politiki/4487-ilhan-ahmet-vs-sokratis-xinidis-.html; http://www.ecogreens-gr.org/cms/index.php?option=com_content&view=article&id=2947:2012-02-02-13-14-01&catid=11:rights&Itemid=27). Cette véritable « anomalie » devrait cependant prochainement disparaître selon toute vraisemblance.

A noter : la minorité musulmane de Thrace grecque est reconnue dans le traité de Lausanne, signé entre la Grèce et la Turquie en 1923.

Elle était le « pendant » en Grèce, de la minorité grecque d’Istanbul.

Une petite comparaison entre les deux minorités permet de remettre un certain nombre d’idées en place.

La minorité musulmane de Thrace grecque a subi le statut de « zone militaire » de la Thrace pendant la guerre froide: la Thrace grecque était en première ligne, située entre la Bulgarie alors communiste et membre du pacte de Varsovie, et la Turquie, également membre de l’OTAN mais dont les relations avec la Grèce étaient tendues dès les années 50 en raison de la question chypriote.

Mais la minorité musulmane de Thrace grecque s’est maintenue.

Elle n’a jamais eu à subir ce qu’a du subir la minorité grecque d’Istanbul:

pogrom de 1955; dans la nuit du 6 septembre 1955 une foule organisée composée d’hommes venus d’Anatolie et de turcs stambouliotes se dirigera vers les habitations et les commerces grecs marqués à la peinture, les dévastant, tuant plus de 20 personnes, et violant des centaines de personnes; le premier ministre turc de l’époque, Menderes, sera plus tard pendu pour autre chose, après un coup d’état militaire de 1960 pour violation de la constitution; le pogrom sera évoqué lors de son procès ce qui permet aux historiens d’avoir certaines informations précieuses sur son organisation; il sera réhabilité sous le président Ozal le 17 septembre 1990 qui le fera enterrer dans un mausolée; le pogrom peut être considéré comme l’oeuvre de ce que les Turcs nomment « l’état profond », impliquant différents cercles issus des forces de l’ordre et des milieux nationalistes;

– expulsions massives de 1964 et 1967.

– et avant tout cela, le Varlik Vergisi Kannunu (loi sur l’impôt sur la fortune ) de 1942 (divisant la population en quatre catégories fiscales – M pour Musulman, G pour Gayrimüslim ou Non-Musulman, D pour Dönme c’est à dire des Musulmans d’origine juive et E pour Ecnebi, ou Etranger – et instituant une taxe confiscatoire payable en 15 jours, ce décret frappera principalement les communautés grecque, juive, arménienne et dömne d’Istanbul – 1229 personnes issues de ces communautés, incapables de payer, seront envoyées dans des camps de travaux forcés à Askale et Erzerum en Anatolie; un des principaux effets de ce décret, qui frappera à 87% les populations non musulmanes, sera la vente forcée, la confiscation, ou la vente à vil prix, des immeubles des plus beaux quartiers d’Istanbul au profit de la bourgeoisie turque musulmane ou d’organismes d’état;

Ces événements feront passer la population grecque d’Istanbul, de 155.000 personnes en 1955  à seulement 2.000 personnes aujourd’hui (à gauche : photographies du pogrom d’Istanbul, l’avenue Istiklal ancienne « Grande rue de Péra », bien connue des touristes et qui comptait de nombreux Grecs, entièrement pillée).

A gauche : autre photographie du pogrom, montrant une dame de la bourgeoisie turque d’Istanbul se joignant à la foule pour piller les biens de ses voisins grecs…

A gauche :  scènes du film turc « Güz Sancisi », qui a donné pour la première fois au public turc un aperçu – très édulcoré, mais qui  a l’immense mérite d’exister – du pogrom d’Istanbul.

Bref, les musulmans de Thrace n’échangeraient pour rien au monde leur histoire récente avec celle des Grecs d’Istanbul.

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Un commentaire pour Thrace grecque : un monde à l’envers (comparatif entre la minorité grecque d’Istanbul et la minorité musulmane de Thrace – Pomaques, Tziganes, Turcs).

  1. C T dit :

    Merci pour ces billets toujours aussi documentés.

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