« Allumer le feu! » : paranoïa grecque ou réalité?

Voici quelques brèves sur les relations gréco-turques.

Vous nous excuserez de compiler 4 billets en un mais ce n’est pas le thème principal du blog. En même temps vu que la presse française n’en parle pas… Il faut bien réparer cette omission.



Question sur la « parano » grecque n°1 : quel rapport entre les incendies de forêt en Grèce et la Turquie?

Incroyables révélations du journal turc Birgün : les services turcs seraient à l’origine de nombreux incendies de forêts commis en Grèce pendant les années 90 (http://www.birgun.net/politics_index.php?news_code=1324643597&year=2011&month=12&day=23).

Tout commence par une interview au journaliste Enver Aysever publiée le 23 décembre 2011. Le journaliste s’intéresse aux secrets d’Etat; lors d’une conversation téléphonique, l’ancien premier ministre turc Mesut Yilmaz fait alors référence à un rapport sur les opérations menées avec les fonds secrets de l’Etat turc; il évoque des incendies de forêt commis par les services secrets turcs en Grèce « à titre de représailles » dans les années 90, du temps de la première ministre turque Tansu Ciller. Il fait aussi allusion à l’organisation d’un coup d’état en Azerbaïdjan par la Turquie.

Stupeur en Grèce : le ministre des affaires étrangères grec demande des explications au gouvernement turc au sujet des incendies (étant précisé que les plus grands incendies criminels qui aient jamais ravagé la Grèce n’ont jamais été élucidés).

Réaction immédiate et très embarrassée de Mesut Yilmaz qui essaie d’expliquer qu’on l’a mal compris; en substance : « on a mal compris mes propos », les Grecs auraient mal interprété et réagi trop vite, il disait autre chose. (http://siyaset.milliyet.com.tr/mesut-yilmaz-yanlis-anlasildi/siyaset/siyasetdetay/27.12.2011/1480946/default.htm)

Réaction immédiate,du journal Birgün dans un article du 28 décembre 2011, qui persiste et signe dans une réponse à Mesut Yilmaz; en substance : « on avait très bien compris, on n’a rien inventé, c’est bien ce qu’a dit Mesut Yilmaz. »

Puis, avalanche de révélations de la presse turque :

・ Le journaliste turc Can Dündar du journal Milliyet dans un article du 29 décembre 2011, affirme qu’une opération a bien été menée au sein d’un camp militaire de l’armée grecque à Lamia, ainsi que des opérations d’incendies de forêts à Rhodes et dans d’autres régions touristiques, ainsi que des opérations en Crète, à titre de représailles à la politique du gouvernement grec vis à vis des rebelles Kurdes et à l’accueil de certains membres de la rébellion kurde par la Grèce (http://gundem.milliyet.com.tr/ormanlari-kim-yakti-/gundem/gundemyazardetay/29.12.2011/1481661/default.htm) .
・ Puis le journal Vatan embraye (en fait dès le 27 décembre 2011) en faisant référence à un rapport concernant un scandale connu en Turquie sous le nom de « Susurluk » ; selon le journal, 12 pages du rapport sont consacrées aux incendies en Grèce par les services turcs. (http://haber.gazetevatan.com/Haber/420360/1/Gundem)

Bref les plus grands journaux turcs confirment l’information.

La confrontation entre kémalistes et islamistes (ou entre les kémalistes entre eux) a le mérite de libérer la parole et de faire ressortir la vérité sur un certain nombre d’égarements que les seconds attribuent aux premiers. Comme le dit Can Dündar, les deux peuples ont le droit de savoir.

La presse d’Europe occidentale accuse souvent les Grecs de paranoïa vis à vis de la Turquie, surtout lorsqu’on aborde les questions de sécurité.

A l’inverse quand on suit l’actualité gréco-turque sur la question, on découvre un fort niveau de tensions et le fait que les gouvernements grecs veulent éviter toute publicité autour de ces événements, préférant ne pas les relayer.

Concernant les « incendies mystères », il y avait bien eu par le passé des rumeurs, en Grèce, sur la participation de Turcs aux plus grandes incendies de forêt qu’ait connus le pays, mais rien d’officiel.

Certains hommes politiques avaient parlé d’incendies causés par la Turquie, mais la presse grecque les avait accusés de fantasmer à des fins électorales, les avait traités de paranoïaques et d’extrémistes hostiles à l’amitié gréco-turque et avait tourné la page.

Malheureusement, les plus « paranoïaques » disaient vrai…



Question sur la « parano » grecque n°2 : la « paranoïa » grecque va-t-elle se calmer?

A terme, il est peu probable que les inquiétudes grecques se calment malgré le renouvellement de la classe politique turque.

Ainsi selon le media turc « Haber turk », le premier ministre turc Erdogan a annoncé un programme de missiles balistiques d’une portée de 2500 kilomètres, capables d’atteindre la Chine occidentale, le Soudan, le nord de la Russie ou l’Europe occidentale (http://www.haberturk.com/gundem/haber/701120-turk-fuzesi-hedef-menzil-2500-km).

La Turquie confirme ses ambitions de devenir une super-puissance. La Grèce doit-elle craindre sa finlandisation?


Question sur la « parano » grecque n°3 : la Turquie, un exemple pour la Grèce?

Question qui heurtera tout Grec bien sûr.

Excusez-moi donc, et pourtant…

Après tout la Turquie pourrait donner l’exemple à la Grèce : l’exemple d’une politique patriotique visant le long terme, dont l’ambition est de construire un état fort, une puissance industrielle forte sous l’impulsion de l’état tout en développant le secteur privé, de doter les citoyens d’une idéologie apte à les souder (en Turquie, au choix, le kémalisme et l’islamisme modéré), d’une éducation nationale visant à développer la fierté d’être turc et à promouvoir la culture turque (à l’heure où la Grèce, avec 20 ans de retard, croit que l’avenir est de copier le modèle « multikulti » allemand dont Angela Merkel a pourtant dit qu’il avait échoué).

Ca c’était la minute réac’ de votre serviteur. Quoique… Chaque pays doit faire ça à sa sauce mais après tout.


Question sur la « parano » grecque n°4 : et l’entrée de la Turquie dans l’UE?

Saisissons l’occasion pour aborder la question de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.

Le parlement turc vient de voter une loi interdisant l’achat de propriétés par des étrangers dans les zones où le quota de bien achetés par les étrangers dépasse déjà 10%. Voir cet article du journal ABC à ce sujet (http://www.abc.es/20111215/internacional/abci-turquia-terrenos-extranjeros-201112151118.html, je sais c’est en espagnol que voulez-vous ce blog est un peu cosmopolite).

Quel rapport avec notre sujet?

On l’ignore en France, mais les leaders des deux plus grands partis politiques grecs (Nea Dimokratia et Pasok) sont totalement favorables sur le principe à l’entrée de la Turquie dans l’UE, « une fois les conditions remplies ». De quoi dérouter l’européen moyen à qui la presse a présenté les politiques grecs comme des nationalistes irresponsables. Loin de tout nationalisme, mais peut-être pas loin de toute irresponsabilité, certains dirigeants grecs s’imaginent que l’appartenance de la Turquie à l’union européenne leur évitera d’avoir à défendre la Grèce face aux revendications turques (sur les eaux territoriales et l’espace aérien, et la contestation de la souveraineté grecque sur certaines îles notamment). Chacun jugera.

A l’inverse selon les sondages, la majorité de la population grecque est opposée à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.

Or parmi les nombreux arguments de ceux qui s’opposent à la candidature turque, il en est un qui nous intéresse particulièrement ici : certains craignent que l’entrée de la Turquie dans l’union européenne ne se solde par l’installation définitive de Turcs dans les îles et les régions frontalières. Ils craignent que cela ne fasse basculer l’équilibre démographique de ces régions. Celles-ci seraient ainsi, de fait « turcisées ». « Tout ça pour ça » pourrait-on dire, en contemplant la lutte de plusieurs générations de Grecs pour créer un état grec sur les ruines de l’impérialisme ottoman.

Et là vous me direz : la peur d’être envahi, voilà bien un truc de parano, hein? On l’a trouvée la paranoïa grecque…

Sauf que… la meilleure preuve que ces craintes ne sont peut-être pas infondées provient de la Turquie elle-même… L’exemple turc!

Le parlement turc, donc, vient de voter une loi interdisant l’achat de propriétés par des étrangers dans les zones où le quota de bien achetés par les étrangers dépasse déjà 10%
.

Si la Turquie a de telles craintes, malgré sa démographie solide (et qui le restera vu l’importance de sa population même si le taux de fécondité diminue), peut-on se moquer de celles des Grecs? Ils ont peut-être raison. A terme, à 20, 50 ou 60 ans, qui pourrait garantir le contraire?

Rappelons aussi que Malte, avant d’entrer dans l’Union européenne, a obtenu l’assurance que les citoyens européens ne pourraient acheter la terre maltaise, rare, au-delà d’un certain quota. Pour que Malte reste aux Maltais. Au-delà des aspects juridiques il y a les crises, l’histoire. Sur la longue durée, que vaut une garantie de papier?

Lorsqu’on voit comment Allemands et Italiens se sont implantés dans certaines îles grecques (les Allemands dans certains villages de Corfou par exemple), une telle crainte n’a rien d’une chimère d’autant que la Turquie est en plein développement et beaucoup plus proche géographiquement des îles grecques ou de la Thrace que l’Allemagne ne l’est de Corfou… Quand on sait que la démographie a joué un plus grand rôle que les armes dans la conquête de l’Anatolie par les Turcs, l’argument démographique ne manque pas de sérieux sur la longue durée. D’autant plus que la démographie grecque a toujours été faible, elle. Comme la Russie craint la démographie chinoise, en Extrême Orient… L’histoire du monde n’est pas pavée que de lendemains qui chantent et ces préoccupations sont parfaitement légitimes sur la longue durée, la longue histoire.

Rappelons que pour les Grecs les plus rétifs à l’intégration turque, la Turquie n’est pas un pays comme les autres. La Turquie est le pays qui se dit l’héritier de l’ancienne puissance coloniale, l’Empire ottoman.

Il est curieux que l’on soit prompt à vouloir éviter tout « néo-colonialisme » vis à vis des anciennes colonies françaises et que l’on ne prête pas attention au réflèxe anti-colonial du peuple grec vis à vis de la Turquie. Après tout les Grecs ne sont peut-être pas si « paranos » que cela.

Publicités
Cet article a été publié dans 8- Relations gréco-turques, 9- Divers. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

5 commentaires pour « Allumer le feu! » : paranoïa grecque ou réalité?

  1. europegrece dit :

    Pour ne pas être taxé de créer des symboles subliminaux, je précise que l’icône représentant le cercles d’étoiles européennes transformées en croissant n’est pas de moi c’est un symbole utilisé par le gouvernement turc lui-même voir ici :

  2. Socratis S dit :

    MERCI! JE TRANSMETS!

  3. europegrece dit :

    Je cherche des infos sur le nombre de morts et le coût de ces incendies.

    Si quelqu’un peut m’aider dans cette recherche…

    Recherche difficile parce que cela représente de très nombreux incendies, en 1996 et 1997 semble-t-il (à supposer qu’on sache tout… il y a encore une semaine cette info serait apparue surréaliste, personne ne saura jamais s’il n’y a rien eu d’autre ou si ce n’est pas la face émergée de l’iceberg)

  4. Janvier dit :

    Je suis totalement d’accord avec vs. Les 2 principaux partis dt la corruption a mène le pays a la ruine st pr l’entrée de la Turquie ds l’UE. Leurs liens avec USA et 1 mauvaise évaluation de la situation. L’Europe n’est pas 1 rempart. Pr les incendies de 2008, ils suivaient le trace de la route ionienne accepte par l’UE, complexes hôteliers, golfes, etc… Sauf l’île d’Eubee. LCI a parle 1 fois de vaste opération immobilière, c’est tout. Rapprochez-vs de journalistes intègres comme Effie Tselikas. Bien a vous.

  5. europegrece dit :

    Bonjour, Janvier
    Merci beaucoup pour votre commentaire.
    Juste un petit point où nous sommes peut-être en désaccord : je pense que la Grèce peut à la fois rester fidèle aux USA et ne pas approuver pour autant l’entrée de la Turquie dans l’UE.
    D’ailleurs avec le rapprochement gréco-israélien, les intérêts de la Grèce et des USA dans la région se rejoignent. Nous sommes à une époque où tous les équilibres changent. Après bon, je ne prétends pas détenir la vérité, car en politique internationale, beaucoup de choses se passent en coulisses et échappent aux citoyens que nous sommes. Bien à vous

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s