Réponse à l’article du Monde « Grèce-Europe : le grand malentendu » du 16/11/2011.

(Ce billet plébiscité par nos lecteurs, est remis à la « une » du blog, le dossier du journal « Le Monde » sur la Grèce et l’Europe étant toujours en circulation; les billets plus récents se trouvent sous l’article).

Envoyé au Service courrier des lecteurs du Monde.

Bonjour

Je voudrais réagir à l’article « Grèce-Europe : le grand malentendu » du 16/11/2011.

Je ne répondrai pas à tout ce que cet article comporte de contre-vérités. Je voudrais surtout vous faire comprendre à quel point cet article peut être ressenti comme totalement biaisé et totalement anti-grec, dans quasiment la moindre de ses phrases.

Mon opinion en tout cas, est que cet article fait dans le mishellénisme pur et simple.

J’attirerai seulement votre attention sur ces éléments, un peu pêle-mêle à l’image de cet article qui mélange un peu tout:

1/ Je constate qu’on n’a pas besoin de Platon pour faire entrer la Bulgarie et la Roumanie dans l’UE; enquiquiner les Grecs en parlant de l’antiquité n’a donc pas de sens.

2/ Vous ironisez sur la position de la Grèce au sujet de la « République de Macédoine », sans prendre jamais la peine d’aller voir ce qui se fait du coté de Skopje pour comprendre les réactions grecques.

Je vous joins donc une photographie du Premier ministre de la « République de Macédoine » déposant une gerbe devant une carte de la « Grande macédoine slave » incluant… Thessalonique, 2e ville grecque. Cet irrédentisme grotesque et délirant ne vous choque pas. Que la Grèce veuille s’en préserver en étant ferme sur la question du nom, que Tito avait mise en avant pour promouvoir cet irrédentisme, si…

J’imagine ce que vous auriez écrit si le premier ministre de la Grèce déposait une gerbe sous une carte de la « grande Grèce » incluant la « République de Macédoine. » Allez donc lire les manuels scolaires en « République de Macédoine », admirer les statues monumentales érigées par ce pays, parlez-en aussi à vos lecteurs…

3/ Lorsque vous écrivez que la Grèce n’est pas si européenne que cela…

C’est vraiment le comble, à moins de limiter l’Europe à l’Europe latine, anglo-saxonne et germanique. Parler de l’Europe en ne se référant qu’à cette Europe-là est un abus de langage que l’on retrouve même parfois en Europe orientale, tant l’Ouest de l’Europe impose cette vision des choses. Votre Europe est Carolingo-centrée, si vous me permettez ce barbarisme. L’Europe carolingienne n’était pas et n’a jamais été toute l’Europe.

4/ Concernant les choix stratégiques que vous présentez comme partiellement « non européens », en ignorant complètement ce qui peut se passer, par exemple, en Allemagne :

Il est normal que les territoires situés aux marches de l’Europe, ici entendus comme les pays-frontières, les portes de l’Europe, aient une histoire et une diplomatie ou une culture en accord avec leur position géographique et géopolitique.

A savoir les pays tels que la Grèce, l’Espagne, les pays d’Europe de l’Est, ou l’Allemagne qui n’est plus vraiment une marche, mais qui est l’héritière d’une très ancienne vision eurasiatique qui l’avait conduite, dans l’histoire, à coopérer soit avec la Russie soit avec l’Empire ottoman. Cela ne fait pas de l’Allemagne un pays moins européen.

Les pays tels que la Grèce et les pays slaves de l’Europe du Sud-Est, constituent les marches de l’Europe, dont la culture était celle de l’Empire romain d’Orient que les historiens occidentaux ont été les premiers à appeler « byzantin » pour faire oublier qu’il était avant tout, historiquement « romain » (les Turcs appellent toujours les Grecs « Rum » en plus de « Yunan »). Ces peuples ont vu la sphère d’influence de l’Empire qui les résumait, de plus en plus rognée : à l’Est, par l’avancée du monde arabo-, puis turco-musulman. à l’Ouest par la querelle politico-religieuse, qui a brisé l’unité spirituelle qui pouvait existait du temps des premiers Chrétiens d’Europe.

5/ Quand vous parlez de l’évolution des Grecs depuis l’antiquité, c’est manifestement en ignorant totalement toute la richesse intellectuelle qui fut celle des Grecs après l’antiquité, qu’on limite, à tort, à sa dimension religieuse, et surtout en ignorant les échanges intellectuels entre ces Grecs-là et l’Ouest de l’Europe :

Vous ignorez l’apport des savants Grecs du Moyen-âge à la renaissance italienne, vous ignorez leur production culturelle (voir par exemple la Souda et ce que l’on appelle la renaissance grecque, ou la littérature médiévale mêlant influences occidentales et culture grecque en Crète, à Chypre, dans le Péloponnèse). Avec ensuite il est vrai, un grand vide en terme de production culturelle et notamment littéraire sous l’Empire ottoman. Mais un vide rapidement rattrapé ensuite grâce à un foisonnement d’échanges intellectuels entre les élites culturelles grecques et européennes aux 19e et 20e siècles.

Il est impossible de résumer cela en quelques lignes. Pour parler de la culture grecque, on peut vouloir brosser l’histoire à grands traits en citant des dates tirées des manuels, ou au contraire choisir d’en avoir une connaissance intime en se plongeant dans cette production intellectuelle sans a priori.

6/ Vous citez les Grecs d’Asie mineure pour sous-entendre que ce n’est qu’après la défaite grecque de 1923 que les Grecs se seraient ancrés en Europe.

C’est tout à fait abusif. Que dire de la France avec son outre-mer? Serait-elle moins européenne, au motif que des Français ont aussi créé une France du Pacifique ou d’Amérique?

Les Grecs avaient le désir de réunifier les Grecs dans un même Etat. Et alors? A l’époque cela n’avait rien d’exceptionnel. Cela n’efface en rien le fait que les Grecs d’Asie mineure, ne sont à l’origine qu’une émanation des Grecs de l’autre rive la mer Egée.

Les Grecs d’Asie mineure avaient été confrontés à leur submersion démographique par l’élément turc à partir du 13e siècle notamment. Progressivement, ils sont devenus minoritaires en Anatolie alors qu’ils étaient majoritaires en Anatolie centrale, occidentale et du nord avant l’arrivée des Turcs. Beaucoup ont rejoint le peuple turc en s’islamisant et en se turcisant; ceux-là ont pour descendants des Turcs de Turquie, et ont apporté une partie de sa culture à la Turquie actuelle. Certains Grecs d’Anatolie, tout en restant grecs, ont même perdu leur langue en raison de leur submersion progressive par l’élément turc, mais ont pu conserver leur identité grâce au système communautariste ottoman qui instaurait une séparation ethno-religieuse et interdisait la conversion des Turcs musulmans au christianisme, les empêchant de leur côté de devenir Grecs. Plusieurs centaines de milliers de Grecs d’Asie mineure ont été exterminés au début du 20e siècle en même temps que les Arméniens et les Assyro-Chaldéens, avec un sens de l’organisation soufflé au pouvoir turc par ses conseiller militaires allemands. Ainsi la moitié des Grecs du Pont (nord-est de la Turquie). L’échange de population était peut-être le seul moyen de permettre aux survivants de ne pas disparaître.

7/ A ce propos, je suis assez étonné par la façon dont vous présentez la guerre gréco-turque de 1919-1923.

Vous commettez un anachronisme en indiquant que « la Turquie de Mustapha Kemal Atatürk reconquiert une partie de ses territoires perdus ». Ce n’est pas l’Etat-nation turc, la Turquie, qui avait perdu des territoires en 1919, mais l’Empire ottoman allié de l’Allemagne.

Et c’est le Sultan de Constantinople (les Turcs disaient encore « Konstantiniye »), qui avait signé le traité de Sèvres, et accepté que reviennent à la Grèce certaines terres où vivaient des Grecs en Asie mineure et en Thrace.

La France avait d’ailleurs combattu contre les troupes kémalistes en Anatolie avant de changer d’avis et de favoriser Kémal au détriment des Grecs.

Il est curieux que vous ne critiquiez pas le fait qu’un mouvement nationaliste turc, ait voulu prendre possession de terres cédées par le Sultan de l’Empire ottoman, mais que vous reprochiez aux Grecs d’avoir voulu « reconquérir l’Empire byzantin ». La « grande idée » dont vous parlez, se limitait aux terres où vivaient des Grecs; parler de « reconquête de l’Empire byzantin » n’a de sens que si l’on parle de l’Empire byzantin des derniers siècles, celui qui ne comptait presque plus que des populations grecques à force d’être réduit à peau de chagrin.

8/ Pour finir, il existe en Grèce un vrai amour de la France.

Je ne parle pas du temps où l’armée de l’air grecque était une des rares armées de l’air en Europe à acheter des Mirage-2000 et à donner du travail aux travailleurs français.

Je parle du monde intellectuel grec, des choix de la Grèce dans les moments décisifs.

Aujourd’hui on voit monter en France un racisme économique envers la Grèce et certains pays du Sud, assez risible quand on voit comment certains pays du nord analysent l’économie française…

Et une vision étriquée qui voudrait limiter l’Europe à l’Ouest de l’Europe, en raison d’une incapacité à concevoir la question des marches de l’Europe.

Vous êtes le reflet de cela.

Le peuple grec est en ce moment humilié.

Quand il se relèvera, il se souviendra peut-être de ceux qui, en lui prêtant, lui ont craché au visage, et des autres…

Cordialement

A.O

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11 commentaires pour Réponse à l’article du Monde « Grèce-Europe : le grand malentendu » du 16/11/2011.

  1. CT dit :

    excellent! J’exulte! Une remise en perspective par une personne qui connait parfaitement l’histoire. Merci! C’est rassurant de savoir qu’il existe de telles personnes.

  2. panayotis i dit :

    merci de ma part aussi; c’ est plutot dommage qu’ on soit arrive au point de devoir corriger un journal comme « le monde » sur ces points-ci…

  3. europegrece dit :

    Bonjour à CT et à panayotis i. Il s’agit simplement de donner une autre perspective. Cet article du Monde est long et dit beaucoup de choses en peu de mots, en procédant par affirmations. Il faudrait commenter chaque paragraphe un à un; et même mon petit texte amènerait lui-même de plus longs développements pour répondre à certaines objections classiques. Mais cette petite bouteille à la mer ne résoudra rien : c’est aux Grecs d’affirmer tout simplement leur vision des choses. Ils ont un effort à faire sur le plan économique et industriel. Mais sur tous les autres plans ils n’ont aucune leçon à recevoir de personne dans la mesure où leur culture et leur histoire (y compris récente) n’ont pas à rougir face à celles de leurs voisins et des autres Européens. Ceux-ci n’ont donc pas à juger la paille dans les yeux grecs vu la poutre qu’ils ont dans les leurs. C’est aux Grecs de l’affirmer, pas à un blogueur. Au lieu de cela je constate que nombre d’intellectuels grecs, se perdent en concepts fumeux ou font dans l’ethno-masochisme en croyant ainsi intéresser l’Européen de l’Ouest. C’est un mauvais calcul qui ne sert que les mishellènes, à mon avis. La preuve. Le Grec moyen n’est défendu par personne…

    • CT dit :

      Je suis tout à fait d’accord avec votre point de vue et vos remarques si pertinentes, j’avais moi-même écrit une réponse au Monde qui répondait à d’autres points car il eut fallu écrire un petit »Que sais-je » pour pouvoir corriger cet article.
      Je vous remercie mille fois et ne peux dissimuler le plaisir que j’ai ressenti à vous lire.

  4. CT dit :

    j’avais mis votre texte dans « mes documents » et en voulant l’envoyer à un ami, je viens de découvrir votre réponse.
    Catherine T

  5. Ping : Petit débat sur notre blog | europegrece

  6. DIMITRI P dit :

    POURQUOI JE SUIS FIER D’ETRE GREC
    – Parce que nous avons la mer que tu peux boire à volonté
    – Parce que “kamaki” et “souvlaki” est le premier poème que l’on nous apprend
    – Parce que les “mezze” qui accompagnent un “tsipouro” n’ont d’egal à aucun hors d’oeuvre
    – Parce qu’en Grèce chaque nuit se termine le matin suivant
    – Parce que “louloudopolemos” n’esiste nulle part ailleurs
    – Parce que le “flirt” est le hobby national
    – Parce qu’en Grèce on râle tous contre la fonction publique et en meme temps on se bat tous pour y avoir une place
    – Parce qu’on aie ou qu’on n’aie pas d’argent , on ira ecouter du “bouzouki”
    – Parce qu’on se dit “demain il fera jour”
    – Parce que nous savons mieux dépenser qu’épargner
    – Parce qu’on ne demande pas à ceux que nous prennons en voiture de partager l’essence
    – Parce que nous ne rendons jamais visite à quelqu’un avec les mains vides
    – Parce que le mot “kernao”” (j’offre) fait partie de notre langage
    – Parce qu’on ne peut expliquer à un etranger ce que signifie “kapsoura”
    – Parce que en Grèce la famile a encore de l’importance
    – Parce qu’au fond nous sommes des gens bien
    – Parce qu’on réussit toujours meme au dernier moment
    – Parce que pour les yeux d’une femme nous avons fait la guerre pendant dix ans
    – Parce que lorsque les étrangers ne trouvaient pas les mots , ils volaient les nôtres
    – Parce que le mot “filotimo” n’existe dans aucune autre langue
    – Parce que quelque soit la pierre que tu souleves tu trouveras des Grecs
    – Parce nos moments dificiles nous les traversons avec l’aide des amis et non des psychiatres
    – Parce que Socrate Aristote Pericles étaient Grecs
    – Parce que alors que les autres découvraient la viande , nous avions déjà du cholesterol
    – Parce que quand on construisait le Parthenon , les autres dormaient sous les arbres
    – Parce que les Grecs ne combattent pas comme des heros ,mais les heros combattent comme des Grecs
    – Parce que nous ne mettons pas de ketch up dans notre nourriture qui a un gout suffisament bon
    – Parce que quand on souffre on sait pleurer et danser le “zebetiko” avec fierté
    – Parce que aucun autre n’est si fier de ses origines comme nous le sommes
    – Parce que nous travaillons pour vivre mais on ne vit pas pour travailler
    – Parce que on a de nombreux defauts et malgrés tout imbattables
    – Parce que notre vie est bruyante et celle des etrangers silencieuse
    – Parce que si notre terre n’était pas la plus belle du monde , les dieux de l’Olympe ne l’auraient pas choisie comme residence
    – Parce que lorsqu’on crie mon frère dans la rue , tout le monde se retourne
    – Parce que nous faisons un tas d’ abus et vivons plus longtemeps malgrés cela
    – Parce que meme Einstein a dit devoir beaucoup à un Grec
    – Parce que lorsqu’on parle de diete et de regime ,on est toujours à table et on mange
    – Parce que on est les seuls à demarrer la journée vers midi avec un café , et la terminons avec un Ouzo au petit matin
    – Parce que avec une flamme on a réussi à unir tout le monde
    – Parce que nous sommes fiers de notre passé
    – Parce que on n’est pas des couche tôt , mais on traîne jusqu’au petit matin en faisant la fête
    – Parce que chaque difficulté nous l’abordons avec humour
    – Parce que le dicton le plus caracteristique est “gia til Ellada ré gamoto”
    – Parce que les jeux Olympiques sont nés ici
    – Parce que quand on veut prendre le soleil on a le sable et la mer et vous le gazon et les fontaines
    – Parce que notre ciel est bleu azur et non gris
    – Parce que nous vivons toute l’année là où les étrangers revent de passer ne serais ce qu’une semaine
    – Parce que la Grèce est le pays le plus pauvre mais avec le plus grand nombre de riches
    – Parce que nous avions les “manges” comme ailleux
    – Parce que on sait ce que veut dire “kefi”

  7. europegrece dit :

    Attention tous les commentaires sur la question macédonienne ont été transférés sur le fil « Petit débat sur la Macédoine sur le blog “Europe Grèce” du 10/12/2011

  8. Ping : A la croisée des mondes (1) – AguilaTanto.com

  9. Ping : Entre trois mondes (1) – AguilaTanto.com

  10. KAMPANOULHS dit :

    Que l’ignorance et la bêtise qui en découlent prédominent, cela ne surprend personne finalement. Ce qui est inquiétant, c’est la provenance de l’article, il était difficile de penser, au vu du droit de réponse lu ci-dessous, que Le Monde puisse écrire de telles énormités et commettre des erreurs de jugements historiques si grandioses. Il est important de faire renouer le lien affectif de ces pays avec la Grèce. Montrons l’exemple par notre rigueur, notre sérieux , notre ténacité. Relevons-nous par ces vertus et nous serons respectés en tant que grecs, individus et citoyens du monde.

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